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Deadbots : quand l’intelligence artificielle fait parler les morts

Deadbots : quand l’intelligence artificielle fait parler les morts

La mort numérique n’est pas une question nouvelle. Depuis plusieurs années se pose celle du devenir des comptes, photographies, messages et autres données laissés après un décès.

Avec l’intelligence artificielle générative, une nouvelle étape est franchie. Il ne s’agit plus seulement de conserver ces traces ou de les supprimer mais de les exploiter pour reconstituer la voix, l’apparence ou la manière de s’exprimer d’un défunt. Ces dispositifs, souvent appelés « deadbots » ou « griefbots », permettent ainsi d’échanger avec sa représentation numérique. Alors jusqu’où peut-on faire parler les morts ?

Comment fonctionne un deadbot ?

Un deadbot est alimenté par des traces numériques, messages, courriels, photographies, vidéos, publications ou enregistrements vocaux. L’IA s’appuie sur ces éléments pour reproduire certaines caractéristiques de la personne et créer de nouvelles interactions.

Deux situations se distinguent :

  • La personne prépare son double numérique de son vivant, en enregistrant sa voix, ses souvenirs ou d’autres informations ;
  • Ses proches le créent après son décès à partir des traces numériques qu’elle a laissées.

La seconde situation pose directement la question de la volonté du défunt. Mais même dans la première, accepter l’enregistrement de sa voix signifie-t-il accepter qu’une IA formule demain de nouveaux propos en son nom ? Autoriser un avatar familial permet-il son exploitation commerciale ?

Le RGPD s’arrête-t-il à la mort ?

Le considérant 27 du RGPD est clair : le règlement « ne s’applique pas aux données à caractère personnel des personnes décédées ». Les États membres peuvent néanmoins prévoir leurs propres règles.

En France, la loi Informatique et Libertés permet de définir des directives relatives à la conservation, à l’effacement et à la communication de ses données après son décès. Mais les deadbots déplacent la problématique : décider du devenir de ses données est une chose mais décider si elles pourront servir à reconstruire artificiellement sa personnalité en est une autre.

La question des tiers est également essentielle. Des années de courriels ou de conversations contiennent potentiellement des informations sur d’autres personnes. Or, la mort d’un interlocuteur ne fait pas disparaître leurs droits. Le RGPD demeure applicable aux données des personnes vivantes présentes dans le corpus, notamment aux données sensibles visées à l’article 9.

Le paradoxe est saisissant, le défunt sort du champ du RGPD mais les vivants présents dans ses souvenirs numériques y demeurent.

L’AI Act : la transparence suffit-elle ?

L’article 50 de l’AI Act impose, dans les conditions qu’il prévoit, d’informer une personne lorsqu’elle interagit directement avec un système d’IA. L’utilisateur doit donc comprendre que son interlocuteur n’est pas la personne disparue. Cette transparence suffit-elle lorsque tout le dispositif est conçu pour donner une impression de présence ?

L’article 5, relatif aux pratiques interdites, peut également entrer en jeu selon le fonctionnement du service, notamment en cas de techniques manipulatrices ou d’exploitation de vulnérabilités. Le deuil peut placer une personne dans une forte fragilité émotionnelle, sans que cela suffise automatiquement à caractériser une pratique interdite au sens de cet article.

Une dernière conversation ou une conversation sans fin ?

Lorsque les interactions se répètent, la frontière entre souvenir et présence peut se brouiller. Selon sa conception et son utilisation, le deadbot peut favoriser l’anthropomorphisation, entretenir une dépendance émotionnelle ou conduire l’utilisateur à accorder une importance excessive à ses réponses, jusque dans certaines décisions personnelles.

Derrière cette apparence demeure pourtant une machine : elle ne possède ni la conscience, ni la volonté, ni le jugement du défunt. L’enjeu éthique est d’autant plus sensible lorsque le modèle économique repose sur la multiplication des interactions.

Quand les représentations des défunts deviennent interactives

Le phénomène connaît déjà des développements commerciaux, notamment en Chine ainsi qu’aux États-Unis. Le projet concernant Ozzy Osbourne l’illustre. Sa famille, en collaboration avec l’entreprise Hyperreal, développe un avatar numérique capable de recréer sa voix, son apparence et certains traits de sa personnalité. Présenté en 2026, il pourrait notamment permettre aux fans d’interagir avec une représentation numérique, et non avec l’artiste lui-même. La frontière entre préservation de son héritage, divertissement et exploitation commerciale de son identité devient alors difficile à tracer.

Il ne s’agit alors plus seulement de reproduire une prestation passée : l’avatar peut générer en temps réel des réponses qui se veulent fidèles à la personnalité de l’artiste. Le projet aurait d’ailleurs été discuté avec Ozzy Osbourne de son vivant, ce qui renvoie directement à la question de l’étendue de son consentement aux usages post mortem.

Parkland : peut-on réellement « interviewer » une victime ?

En 2025, le journaliste américain Jim Acosta a « interviewé » un avatar par IA de Joaquin Oliver, tué à 17 ans lors de la fusillade de Parkland en 2018. L’avatar avait été créé à l’initiative de ses parents. Peut-on réellement interviewer quelqu’un qui n’a jamais entendu les questions ni formulé les réponses ?

Au-delà de l’attribution artificielle d’une parole, le procédé interroge sur un possible détournement journalistique de la mémoire des défunts. Faire réapparaître une victime dans le traitement d’une actualité ou d’un fait divers produit un impact visuel et émotionnel puissant. Son image, sa voix et sa mémoire peuvent alors devenir un ressort narratif destiné à renforcer la portée du contenu médiatique.

Une cause peut être légitime et les proches favorables au procédé sans faire disparaître la question : jusqu’où peut-on réutiliser la mémoire d’un défunt pour renforcer l’impact émotionnel d’un récit d’actualité ?

Vers un droit de la mort numérique ?

Les deadbots dépassent la seule protection des données. Ils interrogent la dignité humaine, le respect dû aux défunts, leur mémoire et l’éventuel préjudice moral subi par leurs proches.

Les directives post mortem françaises constituent un premier outil. Mais faudra-t-il demain pouvoir conserver ses photographies tout en refusant la synthèse de sa voix, la création d’un avatar ou la production de nouveaux propos en son nom ?

La question dépasse désormais le devenir de nos données après notre mort : la question porte désormais aussi sur les identités numériques créées par d’autres après la mort.

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L'équipe FCN Data